A Ismaël et sa maman 

19h00, lundi soir, je m’apprête à fermer le cabinet quand je reçois un message d’une maman. Elle me contacte, affolée, face aux résultats des examens blancs de son fils, en terminale scientifique: son écriture lui a fait perdre quasi 2 points à chacune de ses copies. Au téléphone, elle m’explique qu’elle n’est pas étonnée: elle reconnaît que selon elle, son fils est littéralement illisible depuis de nombreuses années. Elle se demande même si un correcteur, peu clément, aurait le droit de refuser carrément de le corriger. Si ça n’avait tenu qu’à elle, elle aurait évidemment déjà pris rendez-vous il y a deux ans, mais son ado, de son côté, n’était pas tout à fait convaincu de l’utilité d’une remédiation. Il l’envisage enfin. A la fin de l’entretien, elle précise tout de même, en passant: « Bon, pourtant, à part ça, c’est quand même un bon élève… ».
Il s’appelle Léo, le bac est dans trois mois. C’est un élève brillant – j’apprendrai lors de la première séance qu’un WISC avait révélé dès la primaire une grande précocité. Et c’est moi, qui ne suis pas tout à fait étonnée…

Cooccurrence de la précocité et des troubles du langage écrit 

Car Léo est loin d’être un cas isolé. Ce qui peut apparaître a priori comme un paradoxe, n’a rien d’exceptionnel dans les faits: de tels profils sont assez fréquents au cabinet. Il existerait une coexistence fréquente entre le haut potentiel intellectuel et les troubles du langage écrit. 
Dans les chiffres, la prévalence des difficultés graphomotrices chez les HPI semble bien plus importante qu’en population générale: de 25 à 50 % selon les études – mais force est de constater, dès à présent, que le pourcentage reste très vague et difficile à évaluer, tout les HPI n’étant pas forcément diagnostiqués (et le fait que ce soit précisément les difficultés scolaires qui déclenchent souvent le passage des tests est un biais de recrutement non négligeable…). Ce qui est sûr, toutefois, c’est que 25 % des élèves du cabinet ont un diagnostic de HPI. 

Quels signaux d’alerte 

Ecriture irrégulière voire illisible, trop précipitée ou au contraire trop lente. Présence de nombreuses ratures, retouches, corrections, saccades ou de signes d’impulsivité. Les signaux d’alerte sont nombreux chez ces élèves. Sans parler de la douleur physique à la main ou au poignet que les précoces taisent plus souvent qu’on ne le pense – à moins qu’une aversion pour les tâches écrites ou même un refus catégorique ne se soient installés entraînant les conséquences qu’on imagine sur la scolarité. 
Comment expliquer ce paradoxe? Et peut-on, en l’état actuel de la recherche, vraiment l’expliquer? Certains auteurs émettent des hypothèses, qu’ils relient aux particularités cognitives des élèves HPI. 

Dyssynchronie? Désintérêt? 

La théorie de la dyssynchronie, développée par Jean-Charles Terrassier, apporterait une explication pertinente à cette difficulté en motricité fine que l’on retrouverait fréquemment chez ces élèves. Il existerait parfois, à une étape de leur développement, un décalage entre les capacités intellectuelles avancées des HPI et le développement pyschomoteur qui, lui, suit un rythme normal. Par ailleurs, en cas de saut de classe, par exemple, ces élèves peuvent se trouver en décalage avec les attentes de leur environnement scolaire en termes d’écriture, ce qui peut en exacerber d’autant les problèmes. L’hypersensibilité sensorielle pourrait également affecter la perception et le contrôle moteur nécessaires à la motricité fine. 
Certains chercheurs vont plus loin et estiment qu’en raison d’un investissement précoce du langage ou des compétences logico-mathématiques plus abstraites, ces élèves, dès la maternelle, se désintéressent des activités liées à la motricité fine. Au cabinet, ce sont ceux dont les parents nous disent que, dès tout petits, leurs bambins « détestaient » le « graphisme », manipuler, dessiner, et encore plus la pâte à modeler. Et c’est vrai que se dessine une tendance… néanmoins, là encore, on se trouve face à un biais et même chez ces élèves, le cliché du précoce un peu empoté en motricité ne tient pas. Il y aurait de nombreuses études à débunker sur le HPI qui est devenu, ces dernières années un label ou une sorte de « club » avec un effet de halo (voire un petit effet barnum qu’on est forcé ici de préciser). Nos élèves le savent eux aussi – au point qu’on reconnaît parfois paradoxalement les précoces au fait précisément qu’au fond, ils se méfient de leur diagnostique. 
Pour ce qui est du lien à l’écriture, d’autres hypothèses, reliées à la forme de pensée en arborescence vulgarisée par Jeanne-Siaud Fachin, sont également avancées: l’usage d’une pensée qui se ramifie rapidement pourrait rendre difficile la transcription linéaire des idées sur le papier. Pourtant, des neuropsychologues remettent de plus en plus l’existence d’une neuroatypie spécifique au HPI. Il n’y aurait aucune différence de nature entre les cerveaux, mais plutôt un continuum – à moins qu’on utilise la précocité comme une étiquette fourre-tout dans laquelle on placerait par exemple certains TND dont les TSA aux intérêts restreints. 
Le mode d’apprentissage des précoces est aussi questionné. La nature de l’apprentissage de l’écriture est en jeu: pour savoir écrire, mieux vaut ne pas sauter trop vite les étapes afin que le geste puisse maturer. Or, le fait que le cerveau aille vite habitue les précoces à moins décomposer et à privilégier une approche globale, avec une intuition de sens – ce qui rentre en contradiction avec la progressivité et l’apprentissage séquentielle qu’impose l’écriture. Ecrire se présente alors parfois dès le départ comme une montagne d’autant plus infranchissable que ces élèves ne sont pas habitués aux obstacles. 
Un point est également à noter: la grande lucidité de certains HPI sur leur propre travail. Quand l’élève précoce trace ses premières lettres, au prix d’énormes efforts, les résultats semblent bien faibles alors que le reste est si fluide. L’écriture résiste. Et, tout jeune déjà, il s’en rend compte. Les tâches d’écriture, en plus d’être perçues comme répétitives et peu stimulantes intellectuellement, deviennent dès lors déceptives, entraînant ennui, démotivation, parfois perte de l’estime de soi et désengagement. 

Un pensée qui va plus vite que la main 

Quand on y regarde de plus près, le sentiment qui émerge chez ces élèves et que je retrouve au cabinet est en fait une très forte et intense frustration face à l’écrit (quand ne s’y mêle pas de la honte aussi). 
C’est contrariant, laborieux, ça ralentit – peut-être exactement le même sentiment que quand ils « enfilaient des perles » étant petits… Et c’est vrai, la vitesse de transcription est bien inférieure à celle des processus cognitifs. C’est évidemment le cas pour tout le monde, mais cela devient insupportable chez certains de ces élèves – impossible de dire si c’est le cas chez une majorité de précoces, néanmoins. 
On pourrait ajouter que d’aucuns préfèrent aussi élaborer leurs propres stratégies plutôt que d’utiliser celles proposées. La norme de l’écrit peut sembler alors arbitraire ou manquer de fantaisie. 
De là à renégocier la forme de certaines lettres, il n’y a qu’un pas – qu’un de mes élèves avait franchi en prévoyant une notice dans la marge pour ses enseignants! 
Heureusement, tous les HPI ne réinventent pas la pierre de Rosette et on comprend bien à quel point ici je me sens gênée par la nécessité, pour cet article, d’accoler des étiquettes, des chiffres et des clichés sur tous ces profils si divers de précocité. 

Perfectionnisme et difficultés diagnostique 

Néanmoins, il y a une chose que les HPI qui viennent au cabinet ont en commun: un perfectionnisme à toute épreuve qui peut vite conduire à une anxiété de performance et à des blocages dans l’écriture. Même si, a première vue, ils y semblent insensibles – en mode « même pas mal ». 
Les facteurs émotionnels jouent parfois un rôle important dans la manifestation de la dysgraphie chez les enfants HPI. Leurs difficultés, qu’ils masquent tant qu’ils peuvent, sont souvent incomprises: « toi qui es si intelligent, pourquoi tu ne soignerais pas mieux tes cahiers, applique-toi! ». Difficile dès lors, de demander de l’aide: l’élève ne répondra que rarement qu’il n’y arrive tout simplement pas. Attirant par ailleurs parfois  les jalousies, il préférera s’en défendre en affirmant qu’il s’en fiche pour couper court à la moquerie ou, même, se mettre au niveau: « j’ai des compétences, mais, regarde, mon écriture n’est pas top. ». A l’inverse, certains enseignants vont avoir tendance à ne pas alerter assez tôt pour ces profils d’excellents élèves: « l’écriture, ce n’est pas si grave, il est brillant, on ne va pas l’embêter avec ça, etc… ». 
Je me souviens d’un élève, huit ans à l’époque, avec un diagnostic de grande précocité. A un moment de la rééducation, où je sens qu’il culpabilise de ne pas écrire « assez bien » (ce qui provoque des remarques de ses camarades), j’ai l’idée saugrenue de le mettre en double tâche et de lui proposer de chanter une chanson tout en écrivant une phrase (différente des paroles…). Miraculeusement, son écriture s’équilibre, il y parvient parfaitement. Je fais alors l’hypothèse que la mélodie a pris la place des auto-dénigrements et a permis de libérer l’écrit. 
Ce perfectionnisme ou cette difficulté à se faire aider est d’autant plus un piège que les précoces sont habitués à surcompenser. Ils en ont les moyens. Parfois, d’autres troubles (visuo-spatial, dyslatéralité, etc…) sont associés, et à force il devient de plus en plus difficile de tout gérer. Il sont diagnostiqués très tard alors qu’il est plus que souhaitable, pour leur bien-être, qu’il puissent être accompagnés comme tout un chacun. 
La théorie reliant le HPI à l’échec scolaire est partiellement fausse. Au contraire, sur une cohorte large, on prouve qu’à difficulté égale, un jeune précoce s’en sortira mieux qu’un jeune au QI plus faible. Un QI élevé a donc en soi un effet protecteur. 
Dans le cadre d’un trouble du langage écrit, c’est l’absence de rééducation qui constitue en réalité une perte de chance. La dysgraphie est un caillou dans la chaussure qu’il serait dommage de ne pas enlever, d’autant que les remédiations sont faciles chez les HPI qui vont ensuite pouvoir, au contraire, exprimer avec plus d’aisance toutes leurs capacités. 

Vers une approche plus fine des besoins de ces élèves 

D’où l’importance du diagnostique et d’une approche pluridisciplinaire, tenant compte des spécificités cognitives et intellectuelles de chacun des élèves. Un élève HPI est aussi un élève à besoins éducatifs particuliers pour qui c’est parfois en soi un défi d’accepter de l’aide et tout simplement de se laisser enseigner puisqu’il est habitué à apprendre seul. Il faut savoir travailler avec lui – ce qui est source d’une grande richesse dans le quotidien des cabinets de graphopédagogie. S’exprimer avec respect, tact, clarté, mettre en confiance, tenter de comprendre, expliquer, motiver, encourager, éveiller la curiosité. Ne pas hésiter à leur présenter la théorie qu’il y a derrière ce qu’on leur propose de faire. Ce sont parfois de vrais graphopédagogues en herbe qui sortent de leur rééducation! 
Quand à la cooccurrence de la dysgraphie et du HPI, il serait réellement pertinent d’en explorer davantage les mécanismes neurobiologiques sous-jacents sur une cohorte suffisamment large afin de valider ou d’infirmer les hypothèses – et si besoin de développer des outils d’évaluation spécifiques pour détecter les troubles chez ces élèves afin de ne pas les laisser seuls face à des difficultés qu’on peut facilement résoudre. 
Léonard de Vinci, était connu pour sa dysgraphie – mais aussi pour sa graphomanie! Il cherchait, dans l’art, comme dans les sciences, le mouvement de la vie, « l’ondoiement de toute chose ». En cabinet, la question du rythme est souvent à la fois la question et la réponse au problème que pose pour moi, concrètement, cette intersection entre dysgraphie et précocité. C’est bien souvent grâce à lui que nos élèves retrouvent harmonie, fluidité, et plaisir d’écrire. 

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